Homélie du 24e Dimanche du Temps Ordinaire – Année A
La semaine dernière, frères et sœurs, nous entendions l’évangile dans lequel Jésus nous parlait de la correction fraternelle : « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul ». Dans la même veine, suite à la question de l’apôtre Pierre, Jésus nous encourage à pardonner du fond du cœur.
Dans la 1ère lecture, Ben Sira le Sage nous dit : « Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis ». Cet homme vivait au IIe siècle avant notre ère. Il nous livre sa découverte du mystère de Dieu que tant de croyants ont expérimentée avant lui : « Dieu est Amour et pardon ». Mais la Bible ne dit pas seulement que Dieu est Amour, elle nous révèle aussi que nous sommes à son image ! Si Lui nous pardonne, alors nous devons aussi L’imiter dans son pardon. « Si un homme nourrit de la colère contre un autre homme, comment peut-il demander à Dieu la guérison ? »
Nous savons que le pardon soulage le cœur et la conscience. Mais nous savons aussi que le pardon n’est pas une formule magique. Il ne suffit pas de dire : « Je pardonne » pour que tout soit réglé. Certaines blessures de vie liées à des trahisons, des abandons, des humiliations, des violences sont profondes. Le pardon est parfois un très long chemin car notre mémoire ne fonctionne pas comme un interrupteur et encore moins comme une éponge de tableau. Mais ce chemin de vie peut commencer par une toute petite prière : « Seigneur, je ne suis pas encore capable de pardonner, mais je désire y parvenir. Aide-moi ». Parfois nous confondons pardon et oubli. Je peux pardonner et mais je peux encore me souvenir. Je peux pardonner mais continuer à souffrir. Je peux pardonner mais avoir besoin de temps pour guérir. Je peux pardonner et décider de maintenir une distance pour que l’autre ne me fasse plus de mal, si je suis vulnérable. Je peux pardonner et décider d’aller en justice pour demander réparation. Mais je le ferai sans nourrir de haine et en ne réclamant que ce qui m’est dû.
Je peux pardonner sans redonner immédiatement ma confiance car j’ai besoin de temps et de preuves pour me reconstruire : que l’autre reconnaisse le mal commis, qu’il change réellement son comportement et accepte de réparer. Il n’est pas nécessaire que l’autre soit encore en vie pour que je lui pardonne. Je peux offrir mon pardon à un défunt en me rendant sur sa tombe ou en priant pour lui (messe). Je peux aussi pardonner, même si l’autre ne me demande pas pardon. La réconciliation, est sur un plan supérieur. Elle suppose un chemin des deux côtés et une mise à plat réciproque avec dans certains cas pour les couples, la reprise de la vie commune.
La deuxième lecture de Saint Paul nous aide à comprendre que le pardon a des répercussions sur toute notre vie et même sur notre mort. Saint Paul écrit : « Aucun de nous ne vit pour soi-même et aucun ne meurt pour soi-même. » Ce verset nous rappelle que nous sommes reliés les uns les autres. Lorsque Ben Sira le Sage dit : « Pense à ton sort final, pense à ton déclin et à ta mort », c’est comme s’il disait : « Que ta blessure ne devienne pas un héritage ». Il y a parfois des personnes qui n’arrivent pas à mourir car elles attendent quelqu’un pour partir en paix. D’autres au contraire meurent sans avoir voulu ou pu se réconcilier. Les paroles : « je te demande pardon » ou « je m’excuse » possèdent une puissance de libération incroyable. Elles permettent à ceux qui les entendent de partir libérés ou de participer aux funérailles en paix.
Récemment, une personne en froid avec sa fille me disait qu’elle demandera à ses autres enfants de ne pas faire venir cette fille lorsque ses derniers jours seront arrivés. Je lui ai dit qu’en agissant ainsi, qu’elle provoquera chez ses enfants un conflit de loyauté et qu’elle prolongera le malaise familial sur une nouvelle génération. Faut-il écouter ce parent qui a décidé de couper tout contact et se voir reprocher à tout jamais le fait de ne pas avoir prévenu la fille distante, ou alors faut-il prendre sur soi et avertir la fille que le parent est en fin de vie et permettre une rencontre avant que la mort ne les sépare. Personnellement, je pense qu’il est toujours dangereux de faire le douanier. Dans l’hymne à la charité que nous entendons souvent lors des mariages, l’apôtre Paul dit : « L’amour [vrai] n’entretient pas de rancune ; il espère tout », sous-entendu même le pardon et/ou la réconciliation.
Pour que le pardon puisse avoir lieu, un des deux doit commencer à tendre la main et dire : « avec moi la chaîne du mal s’arrête ». Pensons à nos familles. Combien sont divisées pour une parole, un héritage, une décision, une jalousie, une vieille blessure, une incompréhension, une dispute qui a commencé il y a longtemps. Quand chacun attend que l’autre fasse le premier pas en disant : « c’est à lui de venir et pas à moi » et les années passent…
« Aucun de nous ne vit pour soi-même et aucun ne meurt pour soi-même. » Soyons des artisans de réconciliation avant qu’il ne soit trop tard. N’attendons pas d’être sur le lit de mort. N’attendons pas que l’autre devienne parfait pour commencer à chercher la paix. Il faut parfois beaucoup d’humilité pour dire : « Je viens parce que je ne veux plus vivre comme cela. Je préfère la paix à la victoire de mon orgueil. »