20e dimanche du TO – A

 

Homélie 20e dimanche du TO – A

Pour bien comprendre toute l’importance du geste que Jésus réalise vis-à-vis de cette femme, il faut nous aider de la 1ère lecture. Toute la Bible est traversée par la tension d’exclure ou d’inclure les étrangers au peuple élu. Au moment où est écrit le chapitre 56 du livre d’Isaïe, le peuple hébreu revient d’exil. Là-bas, les juifs s’étaient rendus compte qu’il y avait des étrangers, profondément religieux, dignes de confiance et menant une vie droite et sincère. Fallait-il les inclure dans le peuple élu ou non ? Deux attitudes vont s’opposer dans la Bible. Après le retour d’exil, dans le livre d’Esdras, nous voyons l’émergence d’une ligne rigoriste avec le renvoi de toutes les femmes cananéennes du peuple élu. Ce sera une façon de préserver la foi juive dans toute sa pureté, pour éviter les mélanges de superstitions et de pratiques païennes. Par contre dans la 1ère lecture, au chapitre 56, nous découvrons chez le prophète Isaïe une ligne plus ouverte. Pour la comprendre, il faudrait lire les versets 2 à 4 qui manquent dans le passage de ce dimanche. Dieu y fait la promesse d’accueillir les étrangers qui s’attachent à Lui ainsi que les eunuques, ces hommes qui ne peuvent plus avoir de descendance et dont Dieu dit pourtant : « Je rendrai leur nom éternel, impérissable ». Cette déclaration d’Isaïe est absolument révolutionnaire, car jusqu’à présent, le livre du Dt 23, 2-4, interdisait à un homme émasculé, à un enfant illégitime (un bâtard) et aux étrangers d’entrer dans l’assemblée du Seigneur jusqu’à la 10e génération !

Dans l’évangile, Jésus va traduire cette révolution d’Isaïe 56 par des actes. Au début du chapitre 15 de st Matthieu, il a enseigné ses disciples sur le pur et l’impur. Il leur a montré qu’il est plus dangereux pour l’âme de laisser le mal infecter le cœur, les pensées et les paroles que de se laver les mains pour être en règle avec la Loi. Le voilà maintenant incognito en territoire païen. Mais il est rapidement dérangé par une femme dont la fille est « cruellement » tourmentée par un démon. J’insiste sur le mot « cruellement » car la traduction liturgique est incomplète. Il n’est pas dit comment le démon faisait souffrir cette enfant, mais la situation est si pénible que sa mère cherche par tous les moyens une solution. Peut-être a-t-elle déjà tout essayé comme la femme qui perdait son sang depuis 12 ans et qui s’était ruinée à consulter les médecins, les thérapeutes, les marabouts et les charlatans (Mc 5, 25-26). Pour sa fille, la femme syro-phénicienne est prête à tout : elle a peut-être elle aussi consulté ce qu’on appellerait aujourd’hui des voyants, des passeurs d’âme, des exorcistes auto-proclamés, des magnétiseurs, des personnes qui opèrent à distance à partir d’une photo et des pseudo prêtres orthodoxes. Peut-être a-t-elle offert des sacrifices d’animaux ou de l’encens aux divinités païennes de sa région pour obtenir la délivrance de sa fille. Ceci n’est pas dit, mais bien des fois, je remarque que des personnes qui souffrent de problèmes liés à des esprits impurs ne recourent à la prière de l’Eglise qu’après avoir épuisé toutes les autres démarches. Est-ce par ignorance, par gêne, par manque de foi, ou parce que nous les prêtres, nous ne parlons plus de cette réalité qui est pourtant présente tout au long de l’évangile et des Actes des Apôtres. Il y a probablement un peu de tout.

Face à sa demande, Jésus veut d’abord s’en tenir à la recommandation qu’il a faite aux disciples quand il les a envoyés en mission : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 10, 5-6). Au début de son ministère, la priorité pour Jésus, ce sont les membres du peuple élu dont la foi s’est attiédie. Mais Jésus n’a pas l’habitude d’exclure, aussi pour être pédagogue vis-à-vis de ses disciples et pour les éclairer sur ses intentions, il va agir avec beaucoup de finesse.

Dans un 1er temps, face à la demande de cette femme, il va garder le silence. Puis, il se laisse interpeller par les disciples qui lui demandent de renvoyer cette femme qui les « poursuit de ses cris ! » Ensuite, face à celle qui se prosterne devant lui et qui l’interpelle par un acte de foi : « Seigneur, viens à mon secours ! », Jésus lui répond qu’en tant que païenne, elle ne fait pas partie de la famille des enfants de Dieu : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » Rappelons que dans la bible, les chiens et les païens étaient considérés comme impurs. La femme syro-phénicienne sait bien qu’elle n’a pas les mêmes droits que les juifs, mais elle demande juste que des miettes des largesse de Dieu qui tombent de la table lui soient données. En la poussant ainsi dans sa foi, Jésus montre aux disciples que l’enseignement sur le pur et l’impur, qu’il leur avait fait auparavant, prend ici tout son sens avec les personnes qu’un juif peut ou non fréquenter.

Si Jésus avait suivi strictement la loi de Moïse, lui un Juif, n’aurait jamais dû parler à une femme, païenne de surcroît. Mais à plusieurs reprises, il va montrer à ses disciples par moment eux aussi très fermés, que certains païens ont une foi supérieure à certains juifs. Ce sera par exemple le cas avec différents centurions : celui qui viendra implorer la guérison de son serviteur (Luc 7), celui qui au pied de la croix dira : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu » (Mt 27, 54), ou encore le centurion Corneille qui, dans les Actes des Apôtres (chap. 10) se fera baptiser avec toute sa maison en présence de Pierre. Ce qui est beau, c’est que le jour de son Ascension, Jésus enverra ses disciples au-delà de Jérusalem et avec la puissance de l’Esprit Saint leur fera comprendre que maintenant se réalise pleinement la prophétie d’Isaïe du chapitre 56.